Publié le 11.11.2023

Comment reprendre son souffle

Arsenic, Lausanne

Présenté pour la première fois en français, Comment retenir sa respiration de Zinnie Harris est, comme le décrit Philippe Saire, une sorte de fable. C’est un voyage où s’entremêlent des thématiques plurielles, à la fois profondément intimes, comme la perte d’un enfant dans une fausse couche, mais aussi sociétales, à travers la crise politico-économique d’un continent entier. Comment reprenons-nous notre souffle dans l’inhérente noirceur que détient la pièce ?  

© Philippe Weissbrodt –  Où trouver des points d’appuis quand tout s’écroule?
© Philippe Weissbrodt – Où trouver des points d’appuis quand tout s’écroule?

Comment retenir sa respiration est la troisième création théâtrale de Philippe Saire, figure majeure de la danse contemporaine en suisse. S’il s’est avant tout concentré sur la danse dans sa carrière, il a toutefois depuis toujours ouvert son champ artistique aux divers arts visuels, au cinéma et au théâtre. Il confie également un vieil amour pour le théâtre et une longue hésitation pour choisir entre danse et théâtre au début de sa formation. Et finalement, pourquoi hésiter lorsqu’on peut concilier comme le chorégraphe et metteur en scène le fait depuis près de 20 ans en enseignant à la Manufacture de Lausanne.

Il raconte « J’ai petit à petit cherché une sorte de système de travail avec les comédiens où on pouvait travailler sur des textes mais avec le corps. C’est une approche où on commence par lire les textes avec les comédiens, par en chercher les intentions, pas données par le texte mais plutôt cachées, ce qu’on peut, nous, supposer. Et ensuite on lâche les textes et on fait une partition physique avec eux, qui travaille seulement sur ça. Une fois que la partition physique est faite, on tisse avec le texte, de manière un peu aléatoire parfois. Après on arrange les choses quand c’est trop étrange. Mais c’est ce qui donne un peu cet aspect que ce qui est fait n’est pas collé avec l’action du langage, c’est pas des didascalies. Ça ne marcherait pas pour moi si on le faisait en même temps, donc, vraiment, on décale les choses mais il y a un lien puisqu’on est parti des intentions du texte. Et tout d’un coup on a des choses un tout petit peu incongrues, un petit peu étranges qui se passent. » C’est ce qui fait la particularité de ses créations. On retrouve cette matière, cette texture ajoutée dans Comment retenir sa respiration qui se mêle à l’aspect poétique que prend par moment la pièce. 

© Philippe Weissbrodt – L’homme ou le démon
© Philippe Weissbrodt – L’homme ou le démon

Pour pouvoir travailler avec ce système, le choix des pièces se fait aussi méticuleusement. Philippe Saire explique, « d’une part il faut que j’aie la sensation que ces pièces laissent de la place au corps, il faut aussi que le corps puisse amener une forme d’étrangeté à la pièce et pour moi il faut que la pièce ait des enjeux extrêmement concrets. Une sorte de narration solide, d’enjeu très concret, pas une pièce trop poétique ou avec un langage trop décalé. Il faut vraiment que ce soit assez proche d’un scénario. »

Comment retenir sa respiration, le chorégraphe et metteur en scène l’avait choisie il y a bientôt deux ans mais celle-ci résonne encore plus avec notre actualité aujourd’hui. Il ajoute, « cette sorte de déchéance d’une personne comme ça qui vient d’Europe et qui va se trouver à traverser la méditerranée pour faire une migration à l’envers, je trouvais que c’était aussi une sorte de fable qui racontait que ça pouvait aussi arriver peut-être dans l’autre sens une fois. 

C’est en effet au départ une femme sans histoire et un homme qui passent la nuit ensemble. Au matin, un malentendu apparaît, il souhaite la payer mais elle refuse. Depuis ce premier conflit, vont s’enchaîner les catastrophes, comme une entropie qu’on ne peut freiner. Entraînée dans un périlleux voyage en direction de l’Afrique avec sa sœur, tout s’écroule peu à peu autour d’elle. La perte de repères, la migration, le deuil, la violence, l’abus, la peur, l’amour, la faim, la mort sont tous des thèmes que l’on traverse. Par quels moyens peut-on parfois reprendre notre souffle dans cette spirale sombre et tragique ?

Philippe Saire explique, « Pour qu’on sente cette déchéance, cette lourdeur de la pièce, j’ai besoin d’avoir des contrepoints de différentes manières ». Le premier se situe peut-être dans la nature du texte. En effet, un élément qui l’a marqué, c’est, entremêlée aux situations très concrète du récit, la part d’onirisme que la pièce contient avec les personnages de l’homme qui se dit démon et le bibliothécaire qui apparaît tel une sorte d’ange conseiller intellectuel.

© Philippe Weissbrodt – Les corps dansent le texte
© Philippe Weissbrodt – Les corps dansent le texte

Ensuite, plusieurs éléments ont été ajouté à la mise en scène pour accompagner notre respiration, pour trouver cet équilibre entre noirceur et poésie. L’habitation des corps qui dansent le texte, pas tout à fait en écho, ajoute en effet une part d’étrangeté et de rêve. Cela peut aussi accompagner la mise à distance des images et des mots parfois durs. La scène, elle, est sobre, presque froide et rejoint la gravité et la part quelques fois crue du récit. Il y trône quelques longs panneaux blancs d’où s’extraient parfois des meubles. Les couleurs sont rares et habillent des objets et personnages particuliers. Le bibliothécaire, avec les couleurs les plus vives, apporte une part d’incongru et d’humour, presque clownesque. Philipe Saire le décrit : « je l’ai traité volontairement comme ça, parce que je sentais qu’il allait faire du bien ». Il se veut aidant avec la littérature et le savoir, là où il y aurait surtout besoin d’humanité et de tendresse. Il y a également de nombreux jeux de lumières, une lumière parfois éblouissante qui montre et cache en même temps. Ce travail lumineux permet également de créer des images oniriques comme avec ce petit train-projecteur qui traverse la scène, projetant sur les murs des paysages. La musique entêtante, entraînante, joue aussi son rôle de contrepoint. Finalement il faut noter la sincérité et la justesse du jeu des comédiennes et des comédiens qui abordent la pièce et son récit avec sensibilité et sans prétention.

C’est avec tous ces éléments que se compose ce subtil équilibre à trouver pour ne pas oublier de respirer. 



Comment retenir sa respiration, par la Compagnie Philippe Saire

Jusqu'au 19 novembre à l'Arsenic à Lausanne


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